|
- Interview de Ivo Watts-Russell - Paru dans Rock Sound n°51 à l'occasion de la sortie de Death To The Pixies
Comment es-tu entré en contact avec les Pixies, groupe
américain et toi représentant d'un label on ne peut plus anglais?
Ivo Watts-Russell: Ca s'est passé très simplement. Nous
avions à l'époque les Throwing Muses sous contrat et David, un des
membres du groupe possédait une cassette des Pixies qu'il avait donne a son
manager pour qu'il m'en parle. Un jour que j'arrivais Newport ou à Boston, le
manager des Muses, en venant me chercher à l'aéroport, m'a aussitôt donne
la casette en me disant: "Il faut que tu écoute ça". C'était en 1987 et c'était
en fait la cassette de l'enregistrement dont nous avons tiré plus tard le
E.P "Come On Pilgrim". Il devait y avoir a peu près dix-huit chansons
sure cette bande. J'ai passé le reste de mon séjour à New York à me balader avec
mon walkman avec cette cassette dedans. Là-dessus, je suis rentré en Angleterre
et j'ai fait écouter la bande a plein de gens au bureau. Mais c'est vraiment
Debra Ashley, ma petite amie à l'époque, qui bossait chez 4AD, qui m'a convaincu
de signer. On doit lui reconnaître ça! (Sourire)
As-tu perçu très vite ce qui faisait la spécificité des
Pixies par rapport au reste du rock US?
Ivo Watts-Russell: Non en fait. Disons qu'il y avait
quelque chose qui passait et que j'ai été touché parce que les chansons étaient
de grandes chansons. Et puis, il y a avait le contexte et la manière: la façon,
par exemple, dont Frank Black hurlait dans le micro était impressionnante,
différente en tout cas de ce qu'on entendait alors. Le chant était énergique et
plein de colère, à mi-chemin des "Stooges"et "Nick Cave". Il y
avait ensuite l'environnement, les fantastiques harmonies de Kim Deal, le fait
que Frank chante parfois en Espagnol ; il y avait aussi le très bon boulot de
Joey Santiago à la guitare rythmique. Tous ces éléments mis ensemble
concouraient a faire des Pixies un groupe qui sortait de l'ordinaire. L'humour
qu'on percevait aussi était important, une bouffée d'air frais...
Quelles ont étés tes relations avec le groupe?
Ivo Watts-Russell: Au début, excellentes. Mais c'est
toujours le cas dans ce genre de contexte : la groupe avait a coeur d'entretenir
de bonnes relations pour faciliter son intégration au label et sortir des
disques avec un maximum d'appui et de confiance. Et puis il y avait de la
gratitude et du respect de leur part comme de la notre. J'ai le sentiment qu'a
ce moment là, le groupe avait surtout besoin d'être épaulé, presque conduit,
guidé dans le business. Ensuite, naturellement, les choses ont un peu évolué, le
groupe a eu plus de confiance en lui-même et a désiré, ce qui est normal, avoir
un peu plus de contrôle sur son travail. Mais au début, je le répète, c'était
très relax, très fun, on rigolait, on blaguait beaucoup ensemble. Pour résumer,
ils étaient facile a travailler. Puis, progressivement, les choses ont commencé
a changer, surtout après "Doo Little". A partir de ce moment là, Frank
s'est avéré beaucoup moins simple dans ces relations de travail avec le label et
beaucoup moins facile dans ses discussions avec moi. Peut-être était-ce moi qui
ne le voyais plus de la même manière et qui me retrouvais impressionné par le
personnage, je ne sais pas...Peut-être étais-je aussi un peu frustré... Il faut
dire que les relations avaient étés si bonnes entre "Come On Pilgrim" et
"Surfer Rosa". Je me souviens de l'enregistrement avec Steve Albini et de
l'amitié qui prévalait notamment. Peut-être étais-je devenu un peu
nostalgique... Apres, les relations sont devenus plus tendues, Frank n'arrivait
plus au moment du studio avec des morceaux écrits mais avec des bribes et il
commençait à écrire au moment de l'enregistrement. Cela n'améliorait pas les
relations, j'imagine... L'enregistrement de "Bossa Nova" fut une
véritable horreur, un stress permanent... J'avoue qu'après cela je n'ai plus
était proche du groupe, quelque chose était cassé.
Et au sein du groupe, qu'elle était l'atmosphère? Frank
Black avait la réputation d'être un véritable autocrate...
Ivo Watts-Russell: Un despote, oui (Rires)! A
l'époque je ne suis pas sur qu'ils se soient rendus compte de ce qui ce passait.
Spécialement entre eux. Tout était allé très vite et tout fonctionnait de manière
très organique. Ils faisaient de la musique, ils aimaient la jouer sur scène,
ils adoraient tourner, etc. Quand ils ont commencé a avoir un peu de succès, ça
a sensiblement modifier leur comportement, ils se sont mis a penser, à
réfléchir. Bref, ils ont commencé a avoir de la pression sur les épaules. Mais
je crois que ça n'avait rien d'exceptionnel, tous les groupes sont plus ou moins
confrontés a ce phénomène. Dans le cas des Pixies, peut-être cela a-t-il un peu
renforce les tension qui pouvait déjà exister entre eux... Je ne peux pas
vraiment parler à la place de Frank, le seul a pouvoir dire véritablement ce
qui c'est passé et pourquoi les choses ont mal tournés. Ce que je crois, c'est
qu'au bout d'un certain temps, il est devenu de plus en plus incontrôlable,
aigri. Et je suis sur que ça a rendu les choses impossibles a vivre pour tout le
monde, y compris pour lui. Et c'est pour cela qu'un jour il a tout simplement
décidé de laisser tomber. C'était peut-être beaucoup mieux comme ça : les Pixies
peuvent être fiers de tout ce qu'ils ont fait alors que beaucoup trop de groupes
continuent alors qu'il ne s'entendent plus ou n'ont plus rien a dire.
La fin des Pixies a été très bizarre, très obscure. Kim Deal
prétend n'en avoir jamais été officiellement informée. Frank savait-il que le
groupe été terminé lorsqu'il a lancé son premier disque solo? Qu'en savais-tu?
Ivo Watts-Russell: (Rires) Disons que rien n'était
officiel... Mais il était évident que les choses n'allaient pas continuer de la
sorte. Je me rends encore mieux compte aujourd'hui de toutes les petites
ambiguïtés qui ont finalement poussées les Pixies dans la tombe. Ca ne pouvait
pas finir autrement, ils devaient en rester là, il n'y avait pas d'autres issue.
C'était vraiment merdique a la fin... C'est d'ailleurs pour ça que Kim avait
démarrée les Breeders : elle avait compris que les Pixies étaient nazes, qu'ils
ne s'en tireraient pas. Mais, pour en revenir a ta question, disons que lancer
l'album solo de Frank revenait a déclarer les Pixies définitivement caduques.
Certains affirment que le producteur Gil Norton serait le
véritable architecte du son des Pixies. Partage-tu ce point de vue?
Ivo Watts-Russell: Non, pas du tout! Il a eu une
influence évidente sur le groupe parce qu'il a su trouver trouver une intimité
de travail avec eux. Avec lui, ils avaient un peu plus confiance les uns envers
les autres. Gil est un fin psychologue en plus d'être un très bon producteur.
Mais il n'est pas l'architecte du son des Pixies. Si quelqu'un peut prétendre a
ce titre, c'est sans nul doute Steve Albini, surtout avec ce qu'il a fait avec "Surfer
Rosa". Les gens pensent souvent que Gil a eu un rôle majeur dans le son des
Pixies parce qu'il à été le producteur associé à leur période de relatif succès
après "Doo Little". Mais j'ai le sentiment qu'il a souvent été une sorte
de nurse de luxe qui a essaye et est souvent parvenu a tirer le meilleur de
gosses turbulents. Il a eu énormément de mérite (rires). Je trouve
le son de Gil très 80's, très daté.
En même temps, la musique des Pixies connaît une belle
longévité...
Ivo Watts-Russell: C'est essentiellement du à la qualité
des chansons, pas au son. Les Pixies étaient une chimie rare et cette
chimie continue de fonctionner. Mais les chansons surtout restent d'excellentes
chansons. Un peu comme celle des Sex Pistols dans un contexte différent.
Elles demeurent parce qu'elles sont bonnes.
Frank Black ne s'est pas opposé a ce projet de compilation?
Ivo Watts-Russell: Non, pas du tout. Simplement on s'est
tous demandés les uns les autres si ça en valait la peine. Restait à
sélectionner les titres et ça n'a pas été facile! On ne savait pas trop ce qu'il
fallait privilégier. Les titres les plus connus, les plus obscurs, du live, des
inédits?...
Le projet était plus ambitieux au départ...
Ivo Watts-Russell: On a évoqué plusieurs formules
effectivement. Mais on s'est vite rendu compte qu'on ne voulait pas d'une
réédition totale en cinq ou six CDs. Ca ce seras pour plus tard. Pour l'instant
il s'agit juste de montrer combien Pixies avait été un groupe important, celui
qui a permis notamment l'avènement de Nirvana. C'était l'occasion de
montrer Pixies a une nouvelle génération. Cette compilation est une invitation a
écouter les vrais albums, pas autre chose. C'est une introduction à la musique
des Pixies. C'est comme ça qu'on l'a bâtie en tout cas.
Pourquoi les Pixies sont-ils devenus pour beaucoup un groupe
culte?
Ivo Watts-Russel: C'est assez simple, je crois : ils ont
eu suffisamment de succès pour être connus de tous mais pas assez pour devenir
mainstream. En plus ils ont disparu rapidement. Ils n'ont pas eu le temps de se
déchirer et de se détruire en public donc pour la majorité des gens, ils
resteront à jamais un groupe "jeune". C'est un peu artificiel mais c'est comme
ça que ça marche...
Ton Top Personnel parmi les albums des Pixies?
Ivo Watts-Russell: "Doo Little" sans aucun doute
en tête à cause de l'excellence des chansons, c'est un vrai "best of" a lui tout
seul. "Surfer Rosa" ensuite parce qu'il symbolise aujourd'hui encore le
mieux ce qu'était les Pixies a mon sens. Enfin j'aime bien "Bossa Nova"
mais je ne peux m'empêcher de me rappeler de toute ce qu'il y a derrière et ça
me gâche sans doute un peu le plaisir (sourire)...
●